Gravité extrême

Ce qui suit  n’est pas triste, mais d’une gravité profonde, d’un poids infini, de vie et de Dieu. Ce sont des lignes tirées des écrits d’Etty Hillesum. Rédigés entre 1941 et 1943, ils ne furent connus qu’en 1981. Etty Hillesum, jeune juive hollandaise, vivait la vie de tous, la croquant même à très belle dent, quand vinrent les années du Nazisme en même temps pour elle qu’un bouleversement intérieur total. Déportée à Auschwitz, elle y mourra à 29 ans. Parmi ses livres de chevet, les Confessions d’Augustin, les poèmes du poète Rilke et la Bible, dont le Nouveau Testament, qu’elle lut beaucoup et qu’elle cite fréquemment.

Son regard est sans concession sur ces années terribles. Et pourtant, la rencontre de Dieu qu’elle a faite lui donne une puissance de regard et d’espérance qui aujourd’hui même peut ressourcer notre propre espérance, changer aussi notre regard. Je reproduis ces lignes, dans le temps de la montée vers Pâques, durant laquelle les chrétiens et d’autres avec eux, dans le même sillage, aimeraient mettre leurs pas dans les pas de Dieu avec plus d’intensité, d’exigence, de passion.

Et peut-être ces lignes sont-elles à lire seulement par bribes. Car elles sont fortes. Je les transcris avec émotion et respect.

Prière du dimanche matin (12 juillet 1942). Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis resté éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose mon, Dieu, oh, une broutille: je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m’inspire l’avenir; mais cela demande un certain entraînement. Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine.

Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire: ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte: un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour.

Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous [...].

Etty Hillesum, Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, Éditions du Seuil, 1995. pp. 176-177.

06/03/2009

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