Paroles simples sur la beauté – Christian Bobin, à propos d’Etty Hillesum

Je retrouve, sans indications de source, un texte du poète Christian Bobin, sur Etty Hillesum. Je poursuis donc avec ces mots de poète la rélfexion ouverte hier avec un fragment des écrits d’Etty Hillesum, invitant à aller les retrouver au-delà de ces quelques mots ou de ces quelques lignes. Oui, dans le temps de la montée vers Pâques, leur gravité même est chemin, que l’on suit avec frémissement, mais aussi avec gratitude…

…Je me souviens d’un carnet écrit par une juive quelques jours avant sa mort.
Elle est dans un camp de transit.
Hier la vie le travail l’amour.
Aujourd’hui la soif la faim la peur.
Demain rien.
Le train qui l’emmènera vers demain
est sur les rails
vérifié par des mécaniciens scrupuleux.
Le train qui filera dans un demain sans épaisseur
dans un jour sans jour.
Cette femme regarde autour d’elle
et vers le dernier matin
décrit émerveillée le linge des enfants
lavé dans la nuit par les mères
et mis à sécher sur les barbelés.
Elle dit combien cette vue
la réconforte
lui donne un cœur
contre lequel viennent battre
en vain
les aboiements des chiens et les cris des soldats
le souffle lourd des trains plombés.

Laver le linge
pour que l’enfant demain
se sente léger confiant
dans des vêtements frais propres.
Même si demain n’est plus
dans la suite des jours.
Même si demain
ne verra pas le jour.

Il n’y a pas d’autre légèreté
que celle de ces gestes
qui délivrent la vie quotidienne
sans façons sans se poser de questions
comme on peut défaire des nœuds de lacet
doucement lentement
surtout sans impatience
car on ferait aussitôt d’autres nœuds.
Pas d’autre grâce que celle-là
qui est la seule que nous ayons
la vie le quotidien la vie
la vie la vie la vie…

C. Bobin 

07/03/2009

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